dieux ont ils soif vin

Les dieux ont-ils soif?

Résumé

Du côté de l’Eglise catholique et du judaïsme, le vin est bienvenu pourvu qu’il soit consommé avec le sens des limites. Dans l’islam, les positions du Coran sont contradictoires.

Haïm Korsia : Grand Rabbin de France depuis le 22 juin 2014. 

Abdennour Bidar : philosophe et écrivain français, spécialiste de l’islam.

Odon Vallet : historien spécialiste des religions. 

 

Entre bénédiction et interdiction

Du côté de l’Eglise catholique et du judaïsme, le vin est bienvenu pourvu qu’il soit consommé avec le sens des limites. Comme le souligne le Grand Rabbin de France, « la Bible donne à réfléchir sur l’équilibre fondamental entre la liberté de l’homme et sa responsabilité. Le vin, comme tout ce qui est bien au monde, si l’on en abuse, devient dangereux. Voilà pourquoi il existe une bénédiction dans la religion pour qui consomme du vin de façon mesurée ». Pour le judaïsme, il ne s’agit pas de boire ou de ne pas boire. Il s’agit de voir comment le faire, et dans quel cadre. Par exemple, à certains moments, c’est permis, à d’autres c’est interdit. Il existe également le cas de personnes qui font le vœu de ne pas consommer d’alcool pendant une durée déterminée, que l’on appelle les « nazirs ». Ces personnes se consacrent ainsi à Dieu par un vœu temporaire et se privent de quelque chose qui leur est normalement autorisé. De plus, dans la religion catholique, le vin a été et reste un élément important des pratiques rituelles : symbole du sang du Christ, il est sacré. Ainsi lors des Noces de Cana, Jésus donne à boire du très bon vin en transformant l’eau.

Dans l’islam, les positions du Coran sont contradictoires. La sourate 4, verset 43 dit : « Vous qui croyez, n’approchez pas de la prière quand vous êtes ivres ». Puis surtout la sourate 5, verset 90 : « Les boissons fermentées sont présentées comme une souillure, une œuvre de Satan ». C’est donc une forte condamnation. D’autres sourates semblent cependant autoriser le vin, comme la sourate 2, verset 19 : « Il t’interroge sur le vin et les jeux de hasard, tous deux comportent un grand péché, mais en même temps, certains avantages » et la sourate 7, verset 31 : « Mangez et buvez sans dépasser les limites. Dieu n’aime pas ceux qui manquent de modération ». Ce serait donc l’interprétation du Coran qui a interdit le vin, mais le texte semble le tolérer, en-dehors de quelques circonstances particulières. Et puis comme le rappellent les trois intervenants, experts des religions, malgré l’interdiction, un certain nombre de boissons alcoolisées sont consommées de façon coutumière ou traditionnelle ici et là. Du côté des poètes pré-islamiques et des mystiques, il existe d’ailleurs au contraire une célébration de la consommation de vin : pour échapper à la lourdeur et au carcan du dogme ; pour célébrer aussi une ivresse mystique, un moment d’extase spirituelle. 

 

Symbole de la transformation et de l’élévation spirituelle

La culture de la vigne qui suppose un travail et une transformation est métaphorique du travail que l’être humain est encouragé à faire sur lui-même sur le plan spirituel, tout au long de sa vie. Cultiver la vigne, c’est en même temps se cultiver soi-même et travailler à une transformation de soi. C’est sur ce thème de la transformation que le symbolisme du vin est capital dans la religion. 

Cette thématique de la transformation s’illustre également dans les Noces de Cana, quand le Christ transforme l’eau en un vin délicieux : « buvez, ceci est mon sang. » Comme le rappelle Haïm Korsia, « ce n’est pas étonnant que l’on retrouve le vin et le pain dans tous les rituels religieux. Dans le vin et le pain, il y a ce que Dieu donne, le raisin pour le vin, et le blé pour le pain, et le génie humain ajoute quelque chose de hors-norme, d’extraordinaire, pour transformer le produit de manière radicale. » Au-delà de la transformation symbolique, il y a aussi la transformation du jus de raisin en vin qui évoque selon Abdennour Bidar une véritable alchimie, « c’est-à-dire une véritable métamorphose de l’âme, une qualification spirituelle de l’âme, une spiritualisation de l’âme qui passe de sa réalité première, qui est une réalité ordinaire, sensible, à une réalité supérieure qui est symbolisée justement par l’ivresse. Cette ivresse qui, selon les poètes mystiques qui ont célébré le vin, est l’ivresse de l’homme devenu, par sa transformation intérieure, capable de dieu, c’est-à-dire capable de faire l’expérience en lui-même de quelque chose qui est plus grand que lui-même. » Concernant l’islam toujours, le philosophe déplore « la perte de l’intelligence symbolique, et de la culture symbolique. C’est-à-dire que le rapport aujourd’hui au vin dans la culture musulmane est réduit encore une fois à ce qu'Olivier Roy appelle la sainte ignorance, c’est-à-dire une religion qui se divise en bien et en mal, en halam et en halal, en permis et illicite. Le vin est rangé dans une des deux catégories et point barre. »


Enfin, si vin et religion entretiennent des liens étroits, ils partagent également un point commun : le mot religion vient du latin « religare » qui veut dire « relier » et le vin est justement un vecteur important pour relier les hommes entre eux.