Grégoire Kalt - bocal

Œnologues, vigneronnes, viticultrices, sommelières… les femmes sont de plus en plus nombreuses à exercer et à revendiquer, leur passion pour le vin. Elles sont aussi nombreuses à se regrouper en associations. Alors, au-delà des clichés hommes/femmes et d’un féminisme bon ton, comment vivent-elles, au quotidien, leur profession ? Pour en finir avec les « vins de femmes », Vin & Société a mené l’enquête  auprès de trois professionnelles chevronnées… regards croisés.

Les femmes, le vin &… la passion en héritage ?  

Pas de doute, la passion vient souvent, pour ces femmes de vin, d’un héritage familial…et pas uniquement paternel ! Agnès Payan, vigneronne du Gard et membre du syndicat des vignerons indépendants, raconte… : « Je suis tombée dedans quand j’étais petite ! Mes parents étaient vignerons, c’est la transmission « génétique », tout simplement, d’une passion. Il y a quinze ans, j’ai donc choisi de reprendre  l’exploitation familiale à la mort de mon père »… Un récit auquel fait échos celui de Cécile Bernhard Reibel, vigneronne à Chatenois en Alsace et Grand Maitre 2009 de la Confrérie St Etienne d’Alsace : « les parents de mon mari nous ont offert une parcelle en AOC à Châtenois, à l'occasion de notre mariage ». Deux histoires différentes, mais un « challenge » identique : convaincre et s’imposer …« Le regard des autres viticulteurs n’était pas vraiment méchant », raconte Agnès Payan, mais disons que j’étais attendue… ». Car la difficulté du métier, souvent très physique agit alors, à l’époque, comme un facteur décourageant…  « On vous recommandait plutôt d’aller dans un laboratoire, pas le travail de la vigne en tant que tel. Moi, je ne me suis pas découragée, j’aimais ça… et  je n’étais pas très raisonnable. Je me suis dit « je fais un boulot de mec, et alors ? Ca ne m’a pas arrêtée ! » Preuve, s’il en est, que le métier requiert surtout une grande force… de caractère.

Les femmes, le vin &… les études ?

Porte d’entrée assez récente pour ces métiers, les études d’œnologie, sommellerie ou agronomie sont le lieu privilégié où constater l’évolution des mentalités. Ce que confirment d’ailleurs ces pionnières… comme Nadine Gublin, œnologue du domaine bourguignon Jacques-Prieur à Meursault en Bourgogne, « j’ai choisi cette filière un peu par hasard… en 1978, 79, l’œnologie était une filière nouvelle, qui m’a plu parce que liée à la nature…  A l’époque, nous étions trois filles sur trente élèves. Maintenant, à l’Union des œnologues, nous constatons que les promos d’œnologie comptent 50% de filles ! ». Cécile Bernhard Reibel, a ainsi été une des premières femmes à participer aux cours d’œnologie dispensés par Alex Schaeffer, en 1981. Agnès Payan : « j’ai fait un stage en labo. La plupart du temps, lorsque j’arrivais, je pouvais lire les pensées des vignerons qui m’accueillaient : où est le bonhomme ? (rires) ». Une évolution qui se traduit aussi dans la multiplication des débouchés. Plus besoin d’hériter d’un domaine familial pour faire sa place. Nadine Gublin précise : « à l’époque, si l’on n’avait pas des parents vignerons, ou que l’on n’était pas associé à une maison de négoce, il était difficile de trouver du travail. J’ai eu la chance d’être embauchée par mon maitre de stage, dans un labo d’analyse conseil d’un œnologue indépendant. J’ai dit oui, et je suis restée… »

Les femmes, le vin &… l’exploitation ?

Femmes de têtes et de caractères, les viticultrices reconnaissent quand même un bastion imprenable aux hommes : la force physique. Nécessaire et indispensable pour mener une exploitation ? Pas du tout… si l’on sait s’entourer, comme le raconte Agnès Payan : « il m’arrive encore que l’on s’adresse seulement à mon second. Je ne leur en veux pas, mais il reste quelques stéréotypes spontanés. Que je sois une femme, ça étonnait un peu au début. Il faut s’en amuser, ce n’est pas grave. En revanche, les hommes ont plus de force que les femmes, c’est indéniable. Il y a des choses impossibles à faire, pour nous, sur le plan physique : réparer le tracteur, visser, dévisser, soulever... nous avons pour cela absolument besoin de leur aide ! ». Toutes le confirment : sur une exploitation, la force réside dans la complémentarité homme/femme. Agnès Payan reprend : « nous sommes plus endurantes qu’eux pour les travaux d'ébourgeonnage ». Il faut donc composer, équilibrer les compétences, trouver des astuces… Cette complémentarité, c’est Cécile Bernhard Reibel qui en parle le mieux : « c’est un travail de couple, qui permet de créer des vins toujours différents, comme des enfants ».

Les femmes &…le vin qu’elles font…

Existe-t-il des vins de femmes ? Les vins produits par des femmes sont-ils différents ? Impossible de le prouver. Nadine Gublin : « il n’y a pas, pour moi, de style de vin « féminin », et il n’existe aucune certitude sur ce sujet. Chaque individu a sa sensibilité, et produit son vin en respectant le terroir. Dans ce domaine, il n’y a pas de question de genre, mais uniquement d’individu… la production du vin requiert déjà un tel nombre de paramètres, qu’il serait bien difficile d’y reconnaître un caractère typiquement féminin. » En matière de dégustation non plus, pas de stéréotypes : « Pour participer à de nombreuses dégustations (pour le Guide Hachette, entre autres, … ca ne me saute pas aux yeux. Je vois des femmes aimer des vins construits, très riches, très enrobés avec beaucoup d’alcool et des hommes aimer des vins tout en élégance, sur un fruité croquant et tout en finesse. Pour moi, pas de stéréotype, ni de vérité. Il y a même eu, il y a quelques années, un test fait grandeur nature avec les mêmes vins à l’aveugle… et aucune conclusion n’a été possible ». Un ressenti confirmé par Agnès Payan : « la première année, je n’ai rien changé au vignoble de mon père et pourtant, selon mon œnologue – un homme -  le gout du vin était différent… Pour savoir, il faudrait donner la même matière première, les mêmes outils et voir… or, c’est impossible ». Cécile Bernhard Reibel poursuit, quant à elle, l’image qui lui est chère : « le vin, c'est une histoire commune, que nous vivons en couple. Chaque millésime est comme un nouvel enfant : on l’attend ensemble, on le fait grandir… il est chaque année unique et différent. C’est un rapport assez maternel en fait ! » Manière aussi d’affirmer et de faire vivre une complémentarité qui a, en fait, toujours existé : au dix-neuvième siècle, les femmes participaient largement au travail de la vigne, mais uniquement dans l’ombre de leur mari. Aujourd’hui, de nombreuses exploitations sont gérées par des couples.

Les femmes, le vin… & leurs clients

Si il n’y a pas de vins « féminins », il y a bien, pour nos interviewées, une autre façon de parler du vin (mais pas uniquement !) « Quand je reçois des clients à Meursault, reprend Nadine Gublin, même si ce sont les hommes qui sont amateurs… ce sont les femmes qui s’expriment spontanément ce qu’elles ressentent, même sans être connaisseuses, et influencent les hommes. Elles utilisent d’autres mots, plus de qualificatifs, ont une sensibilité accrue aux parfums qui font partie de leur quotidien. Elles sont plus spontanées, parlent plus vite et mieux. On sent moins de crainte d’être ridicules. En en parlant, elles transforment le vin en objet de séduction. » Car si toutes souhaitent défendre l’égalité des compétences, en matière commerciale, pas question  de négliger cet atout : « quand je parle de mon vin, c’est sans tabou et sans langue de bois… Je n’embellis pas, je suis très franche et très directe. Les clients apprécient cette franchise sur notre façon de travailler. » (NG)

Les femmes, le vin… & leurs associations

Cette franchise de ton, matinée de diplomatie – et tout sourire, toutes reconnaissent qu’elle leur permet de mettre en place des rapports efficaces et intéressants avec leurs interlocuteurs. Sans doute une des raisons pour lesquelles elles assument de plus en plus de postes représentatifs. Agnès Payan : « dans ma vie de syndicaliste au sein des Vignerons Indépendants, être une femme c’est un atout. Les femmes ont plus d’audace que les hommes en réunion. C’est amusant… et un peu alarmant à la fois (rires)… Elles sont plus franches, mais avec le sourire, ce qui est un atout pour les négociations. En réunion, j’ai l’impression que nous travaillons plus vite, que nous sommes plus pragmatiques. » Cécile Bernhard Reibel a ainsi été nommée en 2009 Grand maître de la confrérie des vins d'Alsace, un événement historique à l'échelle de la Confrérie Saint-Étienne.

Pourtant, pour mieux évoluer et se soutenir dans un monde « d’hommes » (même si l’est de moins en moins), de nombreuses femmes du Vin ont souhaité se regrouper en associations, comme celle à laquelle participe Nadine Gublin. Créée il y a dix ans, l’Association Femmes et Vins de Bourgogne regroupe plus de trente femmes, propriétaires et/ou vinificatrices en Bourgogne. Leur objectif : s’entraider, associer leurs forces pour faire des présentations, des dégustations ou expositions, organiser des conférences techniques, échanger sur le millésime à venir… Et Nadine Gublin ne cache pas son enthousiasme :  « c’est génial, très enrichissant, cela nous permet de ne pas être isolée, de continuer à apprendre. Tout le monde progresse, avec un seul objectif final : la qualité du produit. Entre femmes, on échange très facilement, nos doutes, des conseils… » Et l’initiative n’est pas isolée : le Cercle Femmes de Vin créé en 2009 regroupe 9 associations de femmes du vin régionales. A tous les maillons de la chaîne de productions, les femmes ont à cœur d’imposer leurs vues. « Féminines, sans être féministes », comme le réaffirme Femmes et Vins de Bourgogne.

Pour en savoir plus sur le Cercle Femmes de Vin

> Créé en 2009, le Cercle Femmes de Vin regroupe 9 associations régionales et 200 vigneronnes : 

> Son objectif ? Rassembler les femmes du vin, pour échanger des informations techniques, commerciales, juridiques, permettant ainsi l’entraide et la solidarité morale

> Le Cercle souhaite également faire entendre sa voix : celle du vin. Ses membres veulent témoigner et sensibiliser sur la nécessité de pérenniser la culture du vin, en particulier par l'éducation, l'information et la pédagogie d'une consommation modérée. 

> Leur action phare : l'organisation de la journée « Ecoles en vendanges » 

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Pour en savoir plus sur le Cercle Femmes de Vin

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