Grégoire Kalt - fil à linge

Vigneronnes, œnologues, cavistes ou consommatrices décomplexées, passionnées ou amatrices, les femmes ne sont plus simples « spectatrices » du monde du vin : en France comme ailleurs, elles investissent sans complexe toutes les filières professionnelles. Loin des clichés et du manichéisme des « vins de femmes » et autres rosé pamplemousse, quelles sont les nouvelles caractéristiques, de cet « art-du-vin » au féminin ? Voici une synthèse à  travers quelques chiffres et portraits choisis. 

Un monde qui se féminise

Les chiffres le prouvent : le monde du vin se féminise, lentement mais sûrement. Ainsi, selon Ophélie Neiman, journaliste et auteur du blog Miss Glouglou sur Lemonde.fr, sur le site de l’Etudiant, en France, en 2010, un tiers des œnologues sont des femmes quand, quinze ans auparavant, elles n’étaient que 19%. Chez Moët, par exemple, elles représentent 8 des 17 œnologues. Et ce n’est que le début : selon l’Union des Œnologues, elles représentent aujourd’hui 50% des effectifs des promos d’œnologie… ce que confirme Vanessa Aubert, 31 ans, copropriétaire et œnologue d'Aubert Vignobles, d'où sortent un million de colis par an, dans l’Express : « Dans la promotion de mon père, en 1968, il y avait à peine une femme. J'ai eu mon diplôme en 2003 et on était à 50/50 ».

Autre fait marquant : elles ont aussi à cœur de pérenniser cette présence féminine, comme le confirme Pierrette Trichet, première femme nommée Maitre de chai à Cognac, en 2003 : « Je suis vigilante dans mes recrutements. Sur les quatorze experts et sept apprentis de la commission de dégustation, il y a désormais huit femmes. » Quant aux sommelières, elles sont 20% dans la profession, une proportion honorable, mais encore dérisoire par rapport la Suède, où elles sont 80%, ou encore la Russie ou au Japon où elles sont aussi majoritaires.

Si elles s’emparent ainsi de certaines formations auparavant réservées aux hommes – en 2011, à Blanquefort, on a noté la création d’un premier groupe de 6 femmes habilitées à conduire des machines agricoles dans des exploitations viticoles – l’évolution des métiers de la filière vin vers des missions du secteur tertiaire comme le marketing, la communication ou la traduction a permis de la féminiser encore davantage. C’est le cas, par exemple, d’Angélique de Lencquesaing, qui a co-fondé avec deux garçons Idealwine, la première société de ventes aux enchères de grands vins sur Internet, forte de 150 000 bouteilles vendues par an et d’une croissance à deux chiffres, et créé le WineDex, un argus du vin qui établît une cote permanente à partir des performances des étiquettes sur les marchés du monde entier.

 

Nombreuses dans les métiers techniques

Souvent fille de vigneron, la vigneronne n’hésite pas à être sur le terrain pour s’occuper des travaux des vignes (conduite de machines agricoles, vinification, élevage). Elle fait les salons, seule ou accompagnée, accueille les clients et est très souvent en représentation à l’extérieur.

Encore trop peu représentées dans les syndicats, les interprofessions vitivinicoles et le négoce, avec une spécialisation bac pro au minimum ou BTS fréquents, œnologue ou ingénieure non rare, elles sont surtout nombreuses parmi les ingénieures ou techniciennes viticoles. Elles travaillent fréquemment dans des laboratoires, des grands domaines, en tant que consultantes ou dans des administrations vitivinicoles (chambre d’agriculture, INAO…). Un constat appuyé, dans le magazine Entreprendre de novembre 2013, par Sylvie Cazes, conseillère municipale déléguée pour l’œnotourisme et à la valorisation de la filière vitivinicole auprès de la Mairie de Bordeaux et ancienne directrice de Comtesse de Lalande (deuxième cru classé) : « Si beaucoup de femmes œuvrent dans les métiers commerciaux, c'est surtout dans les métiers techniques qu'elles sont de plus en plus nombreuses. Elles y réussissent particulièrement bien, sans doute parce que, elles croient en l'avenir, ont les pieds sur terre et osent souvent plus que les hommes ! » Et ces qualités sont aussi un atout sur le terrain, comme le confirme Anne le Nahour, directrice technique des propriétés viticoles du Crédit Agricole, «Les femmes apprennent plus facilement à tout faire et à faire face à tout que les hommes. »

 

Un nouveau statut d’égal à égal

De fait, sur le terrain, si elles n’étaient que 13,5% en 1988, les femmes représentaient déjà, en 2010, 28 % des chefs d’exploitation viticole. Par ailleurs, on constate que le nombre de femmes agricultrices a augmenté de façon plus importante que celui des hommes (+ 7,6 % contre + 3,4 %, selon le Recensement agricole 2010 d’Agreste). Cette évolution traduit tout d’abord une véritable « bascule » de leur statut dans les exploitations : auparavant cantonnées à un rôle de soutien de leur mari – à travers, par exemple, l’aide aux travaux agricoles, l’habillage des bouteilles, le secrétariat ou la commercialisation – elles assument aujourd’hui la direction complète de l’exploitation, coordonnant parfois des équipes largement masculines, élaborant les vins et assurant la direction commerciale et stratégique de l’entreprise. Elles n’hésitent également pas à se regrouper dans des associations  régionales de « femmes de vin » qui leur permettent d’échanger, de se rencontrer, de se soutenir… et de faire entendre leur voix, comme les Femmes de Vins, les Femmes Vignes Rhône, les Aliénor d’Aquitaine ou encore les Femmes et Vins de Bourgogne…

 

Héritage, mariage, passion

Comment ces femmes sont-elles devenues femmes de vin ? Souvent par tradition, à la suite de parents exploitants qui leur ont transmis le vignoble familial - parfois très tôt – comme Bérénice Lurton, qui a hérité du Vignoble Château Climens, à Barsac en Gironde, à l'âge de 22 ans. Depuis, elle a réussi en 2010 à convertir le domaine de 30 hectares à la biodynamie et a maintenu le prestige de ce Premier Cru Classé de Sauternes depuis 1855, et qui est l’un des plus vieux vins liquoreux au monde. Carol Duval-Leroy, Présidente du champagne Duval-Leroy, devenue veuve en 1991 à 36 ans, a décidé quant à elle de prendre le relais et y est parvenue avec succès, devenant la femme qui a le plus fait progresser une maison de champagne, tant en termes de qualité que de quantité. Parfois aussi, c’est une histoire d’amour et un mariage qui en sont à l’origine, comme Miren de Lorgeril qui avec son mari Nicolas a développé le château familial de Pennautier en Cabardès, transformé en complexe œnotouristique. Enfin, pour certaines, le vin est une reconversion née d’une passion après une première vie dans un autre métier, une autre région parfois diamétralement opposée. Certaines ont, avant de plonger dans l’aventure, poursuivi des études – œnologiques, mais pas seulement - voyagé, exercé d’autres métiers, ou pour celles que le vin titillait déjà, fait leurs classes dans d’autres vignobles.

 

Un truc en plus

Pour aller plus loin que la production et la commercialisation des vins, les femmes n’hésitent pas à explorer d’autres horizons, devenant ainsi la véritable « boite à idées » des marques. C’est le cas de Nathalie Vranken, épouse de Paul-François Vranken et propriétaire du Domaine Vranken-Pommery, en Champagne, qui a mené une grande entreprise de dépoussiérage du domaine et de la marque, à coups d'expositions d'art contemporain très créatives ou grâce à la restauration de l'historique Villa Demoiselle comme elle le racontait au Figaro.fr en 2011 : « Nous avons toujours soutenu et aidé toutes les formes de création artistique. Dans les musées, mais aussi des festivals avec le Printemps de septembre. La création fait d'ailleurs partie de notre ADN ». On pourrait également citer Florence Cathiard, qui, non seulement, administre depuis 1990 avec son époux le vignoble bordelais Château Smith Haut Lafitte, cru classé de la prestigieuse appellation Pessac-Léognan, mais a aussi décidé de créer un complexe inédit de vinothérapie mêlant œnotourisme et remise en forme, les fameuses Sources de Caudalie…

 

Pas de vins de femmes

Et en matière de vin ? Les femmes font-elles des vins de femmes, destinés à plaire aux femmes ? Pas du tout ! Toutes le confirment, et notamment Caroline Artaud, du Château Fourcas-Hosten, à Listrac : « Il n'y a pas de vin de fille et je n'en fais pas un ». Notamment parce que, la science le confirme, rien ne différencie le goût des femmes de celui des hommes. Des tests ont ainsi montré qu’il était rigoureusement impossible de savoir, en goûtant un vin, s’il était l’œuvre d’un homme ou d’une femme. Le vigneron, ou la vigneronne fabriquent un vin qui lui ressemble, tout simplement. C’est donc surtout en matière de goût du vin que les clichés perdurent. Il est pourtant temps de les abandonner : les femmes ne préfèrent pas forcément les blancs et les rosés légers : elles sont ainsi 57% à savourer de préférence un verre de vin rouge avec un repas, contre 27% à choisir le blanc (Source Ipsos et Vitibox pour Marie-France).

 

Des consommatrices modernes et épicuriennes

Si elles ne représentent encore que 16% de la clientèle des bars à vin, 46% des femmes sont des consommatrices occasionnelles, qui boivent du vin au moins une fois par semaine… et seulement près d’un quart d’entre elles n’en boivent que « très rarement » (23,4 %). Elles ont, au fil du temps, développé un véritable intérêt pour le vin : selon une étude citée par Winesup.fr (étude en ligne réalisée en janvier 2010 par la GMC Conseil auprès de 1627 lectrices). Elles sont aussi 76% à aimer se réunir entre amies autour d’une bouteille de vin, et seraient même 60% à souhaiter davantage d’informations sur le vin dans la presse féminine. Une véritable révolution en marche. 

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