« Vous croyez docteur ? Un cancer ?? Mais pourtant je ne bois jamais d’alcool, rien pas une goutte de vin, rien depuis 43 ans…Je ne fume pas, je n’ai d’ailleurs jamais fumé. Je mange équilibré, sans sucre, sans sel, sans graisse, sans sauce, sans goût aussi ; j’applique consciencieusement l’adage vertueux « cinq fruits et légumes par jour » et qui plus est, des fruits et des légumes issus de l’agriculture biologique… Je me soumets entièrement aux conseils des experts ! Je fais du sport trois fois par semaine, je fais l’amour cinq fois par mois – une fois sur deux sans viagra. Je regarde la télévision cinq heures par jours – là, peut-être que j’abuse ! −, j’ai un coach qui me conseille dans mes relations professionnelles, un psy (pseudo) qui me conseille dans mes relations affectives, un conseiller conjugal et sexuel, un conseiller alimentaire, un conseiller énergétique, un conseiller financier, fiscal, juridique … Et avec tout ça, vous me dites que j’ai un cancer ! C’était bien la peine. C’était bien la peine que je m’assure de ne pas prendre le risque. Je me croyais assuré contre le risque de tout. »

            « Jamais nous n’avons été aussi libres que sous l’occupation allemande »[1] disait Jean-Paul Sartre. Phrase souvent mal comprise et mal interprétée. Sartre n’avait évidemment aucun regret ni nostalgie pour cette période. Jamais nous ne sommes aussi libres que lorsque nous avons le choix. Le choix entre plusieurs conduites de vie ; mais des conduites qui m’engagent… à mort. La vie est une prise de risque permanente, sinon elle n’est pas. Ainsi on peut passer sa vie, coaché par tous les bouts, mais cette vie passera sans que jamais elle soit ma vie. Notre société aujourd’hui cultive ce paradoxe qui fait dire à l’homme : « je veux être libre de toutes mes entreprises et diriger ma vie comme je l’entends », principe oh combien loué à travers l’économie libérale à l’œuvre sur la quasi-totalité de l’espace planétaire ; en même temps, uniformément, plus aucune action, plus aucune décision ne semble pouvoir se prendre sans l’assentiment express des experts.

            A cet endroit la collusion politico-médicale est manifeste. Car s’il est, dans les représentations collectives, un gardien propre à protéger la vie, c’est bien du médecin dont il s’agit. Et le médecin aime à être expert. Les hommes politiques le savent bien, eux qui se sont promis que plus jamais, au grand jamais, aucun des leurs ne se trouverait à nouveau en position « fabiusienne », à devoir répondre d’une responsabilité encore moins d’une culpabilité. C’est une des missions non avouées de nos Agence Régionales de Santé, faire fusible avant la responsabilité politique. L’homme contemporain est devenu incapable d’être libre jusque dans sa revendication à être euthanasié pour ne pas risquer de mourir ; il n’est pas plus en capacité de mettre en scène son propre suicide, il est par contre prêt à donner une dizaine de milliers d’euros à d’obscures mais lucratives sociétés suisses pour qu’elles organisent, pour lui, sa mort, voire il exige désormais son suicide assisté en milieu médical, remboursé par la sécurité sociale. Ça ferait moins de frais ! Or, un suicide n’est jamais accompagné. Suicider, tuer soi ; se suicider, se tuer soi. Deux fois se tuer. Se se tuer. Si le suicide est bien une des formes les plus dramatiques et aussi les plus radicales de la liberté au sens sartrien, même cette liberté-là ne semble plus pouvoir être prise par l’homme d’aujourd’hui. Rares sont les malades cancéreux qui ne pourraient pas avaler les médicaments antalgiques opiacés, qu’ils possèdent généralement en grande quantité, pour décider de mettre fin à leurs jours ; pourtant quand très médiatiquement certain d’entre eux exigent leur mort, c’est de la main de l’autre qu’ils revendiquent cette mise au tombeau. « Toi qui ne m’as pas guéri, porte donc ma mort, jusqu’à ta propre mort ! »

Une société hypochondriaque est née, saisie par l’angoisse. L’angoisse n’est pas la peur, variable d’une société à une autre, variable dans le temps et l’espace. Une peur ici n’est pas une peur ailleurs. Non, l’angoisse saisit l’être, elle est de nature existentielle et par nature angoisse de mort. Saisissant l’hypochondriaque, elle l’oblige tout à la fois à prendre de multiples traitements tout en en supportant aucun. Nos sociétés aujourd’hui basculent dans l’hypochondrie. L’angoisse de mort les dirige. C’est probablement ce qui explique aussi leur appétence au sacrosaint principe de précaution. L’assuranciel a pris le pouvoir. Or, ce qui compte pour une société d’assurance, ce n’est pas d’assurer, c’est de ne pas risquer. Prendre le risque devient le pari impossible… Comme pour Cypher, le traitre du film Matrix, je sais que ce que je mange n’est que l’illusion d’un steak, mais c’est préférable à la vérité, c’est-à-dire au choix arrêté d’une vie risquée à mort. Tant que la matrice m’alimente, me conduit, me dit ce que je dois faire et penser, je ne m’expose pas à la prise de risque d’une véritable vie, une prise de risque toujours solitaire. « Cesse de fuir ! » est l’injonction qu’accepte Néo, prenant ainsi le contre-pied de Cypher. Si l’homme, comme le dit Imre Kerstész, est toujours une fiction, la fiction que nos contemporains se sont choisie est une fiction derrière les cintres, à l’abri de la salle, loin du monde, sous la conduite intransigeante de metteurs en scène.

Si revendiquer sa vie ne signifie pas vanter les mérites d’une existence extrême, toujours aux limites de la survie, il s’agit pour commencer peut-être de manger un steak pour le plaisir, de boire un verre de vin pour le plaisir, d’aimer pour le plaisir, de vivre en somme, de vivre sans modération. Et de penser, par soi-même. Mais ça, penser, ce n’est pas sans risque !

 

                        « Fais pas ci, fais pas ça…

                        Je ne le dirai pas deux fois

                        Tu n’es qu’un bon à rien

                        Je le dis pour ton bien

                        Si tu ne fais rien de meilleur

                        Tu seras balayeur ! »

                                               Jacques Dutronc


[1] J.-P. Sartres, « La république du silence », In Situations, III, pp 11-14.

 

Christian Gallopin est médecin et alcoologue, poète et philosophe. Il dirige le service de soins palliatifs du Centre hospitalier de Troyes.

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