Christian Gallopin

Article publié originellement dans le n°22 (avril 2012) de la revue Cultures & Sociétés, qui nous a autorisés à le reproduire. 


« Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
Ta vie que tu bois comme une eau de vie. »
Guillaume Apollinaire, « Zone »,
Alcools.

 

« Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
Ta vie que tu bois comme une eau de vie. »Guillaume Apollinaire, « Zone », Alcools.

Qui n’a pas en lui un profond et inéluctable besoin d’approcher son être ? Qu’on en refoule les possibles est une autre question. L’alcool est un des possibles capable de désinhiber le quotidien et d’effleurer-affleurer l’être. Et pas seulement pour le poète. Mais pour chacun. Lâchant les règles, les contraintes, les tabous même, il peut permettre l’expérience. La mise à nu. Être nu. Érotique de l’être. Être de l’érotique. Êtréros. Bien entendu, à ce discours iconoclaste – hygiénistement incorrect – qu’on qualifiera de dangereusement positif – pour ne pas dire pervers –, qu’on accusera de justifier « les dérives addictives » – en « Bateau ivre » –, on opposera la répercussion néfaste des alcoolisations au sein de la société : la violence, la destruction, l’autodestruction, les familles explosées, les véhicules et les corps accidentés, les vies calcinées, encore adolescentes et pourtant déjà arrêtées, et les descentes aux enfers de toutes sortes, non pas du seul alcoolique (puisque c’est maintenant son nom !) mais de son entourage aussi – Contes de la folie ordinaire, etc. Etc. Pour le coup ce discours-là, en forme de rengaine, est bien connu, rôdé, éducatif, voire rééducatif, pour ne pas dire présidentiel… Discours vedette, tout à fait inopérant, mais qui en plus, par son langage, détermine un monde de faute et de culpabilité. Il y a là mécompréhension ! C’est qu’il n’y a pas ici à avoir de considération en termes de positif, pas plus qu’en terme de négatif. Ni bien, ni mal. Par-delà le bien et le mal, nous dirait Nietzsche. À nous de nous défaire de ces affects-là.

C’est bien ce que l’on peut répondre à nos détracteurs (qui ne manqueront pas d’apparaître), quand on évoque cette existentialité alcoolique – pour notre monde issu de la vigne, ailleurs est autrement et même tout à la fois : il n’y a pas place pour l’éthique. Et il faut admettre que l’homme est violences, destructions, autodestructions, descendant aux enfers et que, désinhibé, rendu à lui-même, enfin voyant, il dévoile parfois aussi des comportements brutaux et asociaux.

« Sur la mer maritime se perdent les perdus. » (Desnos, 1968)

En-deçà de ces considérations comportementales, il y a bien une expérience poétique dans un verre de vin jaune – jaune couleur de Judas, couleur du judas sur soi-même.

« Boire à ces gourdes jaunes, loin de ma case
Chérie ? Quelque liqueur d’or qui fait suer. » (Rimbaud, 1991)

Expérience probablement assez proche de ce fameux « sentiment océanique » interrogé par Sigmund Freud et Romain Rolland dans leur correspondance, et repris ensuite notamment par Pierre Hadot (1992). « Sentiment océanique » à la fois sérénité intérieure et pseudo-agonie tempétueuse – d’agon, le combat. Expérience vitale, oxymorique, accostant aux berges de la mort, de même nature que les expérimentations de René Daumal quand, à l’aide du tétrachlorure de carbone lui servant à endormir les coléoptères dont il faisait collection, il décida d’explorer les états limites précédant la mort. Moments singuliers, quand tout à la fois il atteignait une sorte d’éclaircissement de l’esprit – « à ce moment-là, je n’avais déjà plus l’usage de la parole, et même de la parole intérieure ; la pensée était beaucoup trop rapide pour traîner des mots avec elle » (Daumal, 1972 : 113) – visuel, « comme un voile de phosphènes, plus réel que le ‘‘monde’’ de l’état ordinaire, que je pouvais toujours percevoir au travers » (ibid. : 115), et également sonore, « un son accompagnait ce mouvement lumineux, et je m’apercevais que c’était moi qui produisait ce son ; j’étais presque ce son lui-même, j’entretenais mon existence en émettant ce son » (ibid.). Et ce, jusqu’au bout des limites : « je savais que, dès que cela irait trop vite pour que je puisse suivre, la chose innommable et épouvantable se produirait. Elle était en effet toujours infiniment près de se réaliser, et à la limite… je ne puis rien en dire de plus. » (ibid : 116)

Roger Gilbert-Lecomte, le compère du Grand Jeu (5), utilisa d’autres voies que celles de Daumal et notamment notre fameux alcool, mais aussi l’héroïne, jusqu’à… perdre pied, à l’image de son phrère d’Abyssinie (6). Rimbaud, Gilbert-Lecomte, Daumal, tous trois poètes modernes, explorateurs, abandonnant tout carcan, abandonnant tout style – « tâche d’en sortir. Va suffisamment loin en toi pour que ton style ne puisse plus suivre » (Michaud, 2004). Abandonnant les idées pour les mots, car « Degas, ce n’est pas avec des idées qu’on fait des vers, c’est avec des mots » (7), dé-formatés, aux antipodes de la Kultur que Nietzsche abhorrait tant (8).

Alors plutôt que d’applaudir à deux mains devant la confession rendue publique – comme celle du requin de Nemo (9) qui a tenu trois semaines sans manger de poisson – de l’homme enfin abstinent, qui signe là sa résurrection extérieure, sa re-normalisation sociétale, re-tournant à l’image lisse et conforme, il faudrait se demander par quoi il a dû fatalement remplacer l’alcool, au risque d’une mort intérieure à peu près certaine. Au risque de la mort de sa mort.

Je ne s’est pas, car être c’est mourir.
De sang et de vin
Sont les ceps d’homme
Accoudés aux comptoirs Aux pays des loteries féériques
À l’angle sombre des ruelles d’envie
Ode de vie à boire
Quand la gloire du rien s’effondre
Quand la tragédie quotidienne bascule
Quand Je saoûl roule au travers de la table
Où sont gravés nos prénoms enfantins
La veine effractée du bois noirci aux tags de l’ennui
Cherche à vider sa dernière bouteille d’eau de vie
Nous finirons bien tous
Perfusés à l’écharde de nos vieilles tables de multiplication
Cherche
Sans espoir de trouver
Dans le sérum de l’alcool
Ta dysharmonie parfaite
Cherche
Cherche sans chercher
Le cristal de ton déploiement

 

(5) Court mais important mouvement poétique, artistique et philosophique en marge et parfois en opposition avec le courant surréaliste de Breton, avec lequel il fit rupture peu avant de s’éteindre.

(6) Rimbaud et Gilbert-Lecomte moururent tous deux d’une gangrène de la jambe, l’un à Marseille, l’autre à Paris. Les membres fondateurs du Grand Jeu (Daumal, Gilbert-Lecomte, Vailland et Meyrat) se faisaient appeler initialement les phrères simplistes.

(7) Parole de Stéphane Mallarmé rapportée par Valéry,1998.

(8) « Chez Nietzsche, Kultur comprend en soi la ‘‘civilisation’’ (État) dans une sphère plus vaste que la ‘‘culture’’ (Burckhardt). Le sens de la vie humaine est la ‘‘culture’’, l’État est une réalisation partielle de cette puissance : l’État est l’instrument pour réaliser la culture », dans Colli, 2000.

(9) Il n’y a souvent chez Walt Disney qu’une image lisse, libérale et « bien pensante » ; pour le coup on découvre, dans Nemo, quelques minutes jubilatoires, critique du comportementalisme béat, fortement teinté de puritanisme – charriant ses vieilles techniques de l’examen de conscience – et des raccourcis stupides « pseudo-psy » qui sont habituellement renvoyés aux personnes qu’on qualifie de dépendantes.

 

Bibliographie

Bukowski Charles, 1983, Contes de la folie ordinaire, Livre de poche.

Colli Giorgio, 2000, Cahiers posthumes III : Nietzsche, Éd. de l’Éclat.

Daumal René, 1972, Les pouvoirs de la parole, Essais et Notes (1935-1943), Gallimard.

Desnos Robert, 1968, « Vent nocturne » dans Corps et biens, Gallimard.

Hadot Pierre, 1992, La citadelle intérieure, Fayard.

Michachachaux Henry, 2004, Poteaux d’angle, Gallimard.

Rimbaud Arthur, 1991, OEuvre-vie, éd. Alain Borer, Arlea.

Valéry Paul, 1998, Variété I et II, Gallimard, Folio Essais.

 

Christian Gallopin est médecin et alcoologue, poète et philosophe. Il dirige le service de soins palliatifs du Centre hospitalier de Troyes. 

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