Entretien avec
Pr. Jean Ferrières
Publié le 17.11.2011
“ Le vin est une chose merveilleusement appropriée à l'homme si, en santé comme en maladie, on l'administre avec à propos et juste mesure suivant la constitution individuelle ”. L'assertion d'Hippocrate, à l'antiquité, devra attendre quelques siècles pour se vérifier. C'est chose faite en 1991, quand le Professeur Serge Renaud fait un étonnant constat : les Français, qui présentaient un niveau élevé de facteurs de risques pour les maladies cardio-vasculaires (tabac, cholestérol, hypertension, consommation de graisses saturées), avaient pourtant moins de chance de décéder d'une maladie cardiaque que les américains alors qu'ils ont les mêmes facteurs de risque. En cause ? Le vin français et ses effets cardioprotecteurs. Cette annonce pendant l'émission 60 minutes, fait l'effet d'un bombe : très vite, le "French Paradox" est repris dans de très nombreux médias et fait le tour de la planète. Le professeur Serge Renaud publie alors, dans la revue The Lancet, les résultats complets de cette incroyable découverte.
Quelques années plus tard, l'étude MONICA pilotée par l'OMS, montre que les Français présentent une fréquence de maladies coronaires intermédiaire entre les pays du Nord et du Sud de l'Europe. Les auteurs concluent donc à un gradient Nord Sud, davantage lié au régime alimentaire qu'à la seule consommation de vin. Le French Paradox est alors remis en cause et de nombreuses équipes de recherche tentent de mieux comprendre le phénomène. Les études épidémiologiques se succèdent et se complètent. Toutes concluent que la consommation modérée d'alcool permet de décrire une courbe "en J", (effet préventif à dose modérée et effet néfaste pour des doses importantes) dans la prévention des différentes formes de maladies cardiovasculaires. La robustesse de la courbe en J est confirmée dans plusieurs publications. En particulier, les études Interheart et Interstroke1 montrent que la consommation modérée d'alcool a un effet protecteur contre les infarctus et les attaques au m'me titre que la consommation de fruits et de légumes et la pratique d'un exercice physique régulier.
En Italie, l'équipe de di Castelnuovo réalise une méta-analyse en 2002 et compare l'efficacité des différentes boissons alcoolisées. Les résultats concluent à un effet cardioprotecteur supérieur du vin par rapport à la bière et aux autres alcools. La seule présence de la molécule d'alcool (l'éthanol) ne suffit donc plus à expliquer l'effet cardioprotecteur du vin. Très vite, d'autres molécules sont identifiées : les polyphénols. Véritables molécules anti-oxydantes, elles agissent dans l'organisme et permettent de lutter contre les radicaux libres en retardant ainsi le vieillissement cellulaire. Différentes pistes de recherche permettent alors d'expliquer les phénomènes biochimiques à l'origine de la protection cardiovasculaire constatée. En 2010, une étude de Chalopin et al. est ainsi publiée. Annoncée par l'INSERM comme "Le French Paradox dévoilé ", elle révèle - derrière un titre un rien provocateur, des résultats in vitro qui concluent sur l'action des polyphénols via les récepteurs à ústrogène en identifiant la sous-unité alpha, acteur clé dans la transduction des polyphénols.
Mais, ces considérations mécanistiques ne suffisent pas non plus à expliquer l'effet cardioprotecteur du vin dans sa globalité. De nouvelles études montrent que les consommateurs de vin ont une meilleure hygiène de vie : alimentation plus équilibrée, pratique régulière d'activité sportive, moins de tabagisme. autant de facteurs permettant de réduire les risques de maladies cardio-vasculaires. De plus, la consommation modérée d'alcool diminue le niveau de stress, également impliqué dans le déclenchement de certaines pathologies cardio-vasculaires comme les infarctus. Il a par ailleurs été démontré que les consommateurs modérés de vin, et d'alcool de manière générale, ont souvent une vie sociale et un statut socio-économique plus élevé, ce qui contribue également à réduire les risques de maladies cardio-vasculaires. Une étude récente montre même que la consommation modérée de vin, à la française (au cours des repas et de manière régulière) est plus efficace dans la prévention des infarctus qu'une consommation irrégulière et excessive de type binge-drinking. La consommation modérée de vin au cours des repas est efficace et utile pour lutter contre les maladies cardio-vasculaires. Elle ne saurait cependant se substituer à une hygiène de vie équilibrée. Le French Paradox existe donc bien et serait avant tout lié à notre art de vivre à la française Une consommation modérée et responsable de vin doit respecter les limites fixées internationalement par les experts de l'OMS :
La consommation de vin doit toujours 'tre associée au plaisir et à la convivialité. L'état actuel de la science ne permet pas de recommander une dose universelle. Tout est une question d'équilibre, mais il est désormais établi que la consommation modérée et régulière de vin permet de diminuer les risques de maladies cardio-vasculaires mais également de certains cancers et des maladies neuro-dégénératives.