Débats

Parole à Joël Forgeau : Projet de l'interdiction d'alcool au volant

Société, 01.01.2013

Entretien avec Joël Forgeau

Président Vin&Societe

Dans une période plus que tourmentée par le problème de la sécurité routière, Joël Forgeau, président de  Vin & Société répond à quelques questions et nous préconise ses recommandations en matière de prévention

 

 

La tranche d’âge des 18-25 ans (9 % de la population) représente 25 % des tués, 1.000 morts. Et l’alcool intervient dans 40 % des accidents mortels qui touchent les jeunes, comment réagissez-vous à ce constat ?

Bien que le risque zéro n’existe pas, il est de la responsabilité de chacun de tout mettre en œuvre pour toujours et encore contribuer à faire diminuer la mortalité routière. C’est ce que la filière vin a choisi de faire autour de Vin & Société. Depuis sa création il y a plus de 10 ans, Vin & Société a inscrit la problématique de la sécurité routière au cœur de ses préoccupations en étant partenaire des campagnes de prévention (Soufflez et vous saurez) et en agissant concrètement sur le terrain lors de fêtes viticoles avec plus de 400000 éthylotests distribués en 2012.

Vous êtes donc favorables à l’interdiction totale de l’alcool au volant pour les jeunes ?

Les données montrent que dans les accidents mortels liés à l’alcool, le taux d’alcoolémie relevé dépasse 1,60 gr. par litre de sang.  Si le renforcement du cadre réglementaire a permis d’initier une prise de conscience collective en matière de sécurité routière, la pérennisation des comportements observés en matière de surconsommation d’alcool laisse dubitatif sur l’application effective des mesures actuellement en vigueur.Nous sommes contre cette mesure pour les raisons suivantes :                                                                                                                                                                                          - La baisse de la mortalité routière liée à une surconsommation d’alcool passe selon nous par une meilleure application des règles à savoir le respect du taux légal d’alcoolémie en vigueur pour les automobilistes (0,5 gr/L). Ce n’est pas le niveau du taux légal d’alcoolémie qui conditionne le nombre d’accidents mortels mais bien la volonté de le faire respecter : le Royaume Uni qui a un taux légal de 0,8 g n’enregistre pas plus d’accidents que la Suède dont le taux est de 0,2 g. Par exemple, à  l’instar du Royaume-Uni, nous sommes pour le développement de la pratique du « capitaine de soirée ». Cette position n’est pas uniquement la nôtre, c’est aussi celle de la Ligue contre la violence routière et ce fut celle en 2007 du Conseil national de la Sécurité Routière.                                                                                                                                                           - Vin & Société pense qu’un important travail de sensibilisation des populations « à risques » et de développement des comportements responsables de tous, et pas seulement du conducteur doit se faire bien en amont. A 11 ans, 59% des jeunes ont déjà consommé de l’alcool ; à 15 ans, ils sont 84% (enquête « Les jeunes et l’alcool » HSBC sous l’égide de l’Organisation Mondiale de la Santé, 2012). La première ivresse a lieu à 14,9 ans en moyenne pour les garçons et 15,3 ans pour les filles. Nous savons également que la consommation d’alcool à l’âge de 15 ans donne un bon indicateur de la consommation hebdomadaire à l’âge de 19 ans (Andersen et al, 2003) ce qui implique que la détection des populations dites « à risques » doit intervenir beaucoup plus tôt.

Quelles mesures préconisez-vous alors ?

Seule une action de prévention et d’éducation des jeunes sera à même de lutter contre les excès et ce dans tous les domaines et en particulier en ce qui concerne la prévention au risque alcool, dont la démarche éducative et préventive doit intervenir très tôt. Vin & Société s’engage en mettant en place des programmes de prévention au risque alcool dans plus de 2000 collèges de France depuis la création du programme « A toi de choisir » et nous soutenons toutes les initiatives de prévention et d’éducation. Vin & Société est l’interlocuteur privilégié des pouvoirs publics sur ces sujets et aimerait, à ce titre, être plus impliqués dans ces réflexions ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas.  Vin & Société a rappelé son entière disponibilité pour participer à toute consultation en la matière, notamment au sein du Conseil National de la Sécurité Routière et a écrit en ce sens au Président du CNSR pour lui confirmer sa volonté de participer activement aux débats à venir.

Pourtant, vous êtes à la fois juge et partie car vous représentez la filière vin souvent cité comme un lobby puissant ?

Si le terme lobby signifie la défense de la place du vin dans notre société, alors nous acceptons ce terme.  Notre filière prend ses responsabilités dans tous les domaines y compris celui de la prévention. Nous n’avons pas à rougir de notre filière qui représente 500 000 emplois en France et autant d’hommes et de femmes passionnés.  Alors que 59% des 15/24 ans ne consomment jamais de vin  et que le phénomène du « binge drinking » est majoritairement lié à la consommation d’autres alcools, nous ne fuyons pas nos responsabilités et sommes favorables à l’éducation, seule garante de lutter contre tous les excès. Nous sommes pour une éducation à la culture du goût qui existe aujourd’hui dans tous les domaines. Vin & Société défend le « mieux boire », c’est à dire une consommation modérée et de plaisir. Le vin est un produit culturel qui s’apprend et se partage. 75% des français associent le vin à la convivialité (baromètre IFOP 2012) et les français parlent plus de vin que de foot. Le vin n’est pas un produit comme un autre,  comme on « élève »  un vin, la dégustation s’apprend et se partage. Une étude démontre d’ailleurs que les jeunes qui découvrent la culture du vin en famille ont moins de risque de développer des addictions par la suite (étude Strunin et al, 2010).

En haut