Débats

Entretien avec Jean Viard

Société, 30.09.2011

Entretien avec Jean Viard

Ecrivain et éditorialiste

Écologie, mondialisation, santé, tourisme… Quels sont les grands enjeux du vin pour demain ? Pour célébrer la rentrée, Jean Viard, spécialiste du temps (social) et de l’espace (aménagement ou agriculture), nous livre ses observations … Directeur de recherches CNRS au CEVIPOF*et diplômé en économie et en sociologie, Jean Viard est aussi écrivain et éditorialiste.

 

Commençons par bousculer une idée reçue : loin des visions négatives qu’ont les agriculteurs d’eux-mêmes, vous dites que l’agriculture est un métier d’avenir...

Il y a selon moi un véritable décalage entre les agriculteurs - qui voient depuis plusieurs générations une diminution du nombre de fermes – et la société moderne, qui a modifié son rapport à la nature ou à l’écologie. Face à ce mouvement, le monde agricole s’est senti en porte à faux et un peu contesté. C’est étonnant de voir que le monde agricole a donc une image très noire de son avenir… alors que la société - notamment en ville, a une image plutôt positive de ses agriculteurs. Bien sûr, il y a quelques nuances à apporter, car vous avez là un phénomène d’idéalisation de la campagne, qui est le lieu de la retraite et des vacances… Je dis que l’agriculture est un métier d’avenir car au siècle dernier, nous avons basé toute notre industrie sur les énergies fossiles. L’agriculture n’a donc plus produit que des aliments et peu de matière première ou d’énergies. Dans la génération qui vient, tout cela va changer ! L’agriculture va produire des vêtements (avec le développement du lin et du coton), de l’énergie pour les voitures (puits de carbone, biomasse) et réinvestir l’espace de la foret, très délaissée en France. Dans une société où les énergies renouvelables vont être un enjeu majeur, l’agriculture possède donc une clé importante : celle de la gestion du vent et du soleil. Car les agriculteurs possèdent la moitié du sol de France ! Ce ne sera donc plus un métier du passé : dans 50 ans, il y aura plus de fermiers en France que maintenant. Mais pour cela, les agriculteurs de demain devront s’ouvrir à ce monde plus écologique.

Dans ce nouveau monde, plus tourné vers l’écologie, quelle sera la place du vin ?

Le vin n’est pas un aliment vital, il est un objet de plaisir. Cet objet, traditionnel et convivial, fait partie d’une culture française du terroir. Or il est un précurseur socio culturel intéressant à bien des égards : d’une part, il est lié à son origine géographique depuis toujours, ce qui n’est pas le cas de la viande, dont la traçabilité est récente. Ensuite, sa consommation s’est transformée : en trente ans, on est passé d’une quantité quotidienne évaluée en bouteilles, à un nombre de verres. Le vin a donc fait un véritable saut qualitatif… et c’est bien ça l’avenir : réduire les quantités au profit des besoins nutritifs et de la qualité. Car dans un monde où nous serons de plus en plus nombreux, l’enjeu de survie sera celui de quantités moindres et d’une meilleure qualité. L’autre enjeu - notre volonté de vivre plus longtemps, en bonne santé, avec un corps sexuellement désirable -, modifie aussi notre rapport à l’alcool et à l’alimentation. Les politiques de santé publique vont donc dans ce sens : elles incitent à limiter la consommation de tout ce qui, à petite dose, est bénéfique pour l’organisme, et à haute dose un danger…

L’ouverture des marchés mondiaux a-t-elle un impact sur les vins français ?

La richesse que produira le vin français devra s’appuyer sur le micro (le local) - ce qu’elle fait déjà très bien, et le macro (le mondial)... Pour l’instant, nous avons davantage en France vision « micro » que « macro ». Or, déjà, des pays émergents se lancent dans le vin avec beaucoup de compétence, comme l’Afrique du Sud, le Chili, ou la Chine. Et eux jouent d’abord le macro. Ainsi, au Japon par exemple, vous avez souvent sur la table une bouteille de vin chilien ou californien… et pas de vin français. Et ces vins ne sont pas des bas de gamme ! Ces pays ont donc réussi à proposer des produits standardisés issus de grands vignobles. Il va donc falloir entamer ici une vaste réflexion sur le vin : son système de vente, mais aussi son imaginaire selon cette dualité…Pourquoi ne pas envisager la production commune d’un vin européen, ou de méditerranée ?

Vous êtes spécialiste du temps libre et notamment des vacances et du tourisme des Français… quel rôle le vin y joue-t-il ? Et demain ?

Vous savez, le Tour de France est diffusé dans 190 pays. La France est le pays le plus parcouru et le plus désirable au monde en matière de tourisme. Et le vin en bénéficie : certes, les viticulteurs de rosé ont tiré sa qualité vers le haut, mais l’influence de Peter Mayle, cet écrivain anglais installé en Provence, n’est pas négligeable. Ainsi, attention au localisme : nous devons essayer de nous projeter dans l’imaginaire de la France vue de l’étranger ! L’oenotourisme contribue aussi, réciproquement, à construire l’image de la France à l’international. Tout comme on associe l’Allemagne ou l’Italie avec leurs marques de voitures, la France est associée à sa qualité de vie. Les viticulteurs jouent pour cela un rôle fondamental dans la construction – et la préservation des paysages, comme dans la région de Bordeaux, en Provence ou en Bourgogne : sans le vin, ils seraient bien différents… Les vignerons sont des passeurs de la mémoire des lieux.

Tous les deux mois, retrouvez Jean Viard dans l’éditorial du magazine Polka, ou découvrez ses ouvrages en librairie :

Fragments d'identité française, avec des interventions de Jacques Le Goff et Marc Pottier, éditions de l'Aube, 2010

Lettre aux paysans et aux autres sur un monde durable, éd. l'aube, 2010

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