Débats

Entretien avec Jacques Orhon, écrivain

Société, 13.04.2011

Entretien avec Jacques Orhon

Professeur, juge & écrivain

Professeur, juge, chroniqueur et auteur de 12 livres, tous dédiés à sa passion du vin, Jacques Orhon vit au Canada depuis 35 ans. Alors, à l’occasion de la sortie de son dernier livre Entre les vignes, récits, rencontres et réflexions autour du vin * publié par les Editions de l’Homme, rencontre avec cet incorrigible enthousiaste.

 

Pour un français, avoir voué sa vie au vin mais vivre au Canada, n’est-ce pas un peu paradoxal ?

Pour moi – et c’est toute la philosophie que j’expose dans mon dernier livre (qui raconte ma vision de la vie), le vin est avant tout affaire de plaisir, de découverte et d’expérimentation. On a tendance aujourd’hui à faire du vin quelque chose de très sérieux, de très technique… J’appelle donc à la modération (rires) ! Prenons du recul, sans désacraliser le vin pour autant. J’ai écrit des livres sur le vin et j’ai été professeur d’œnologie car j’avais envie de transmettre quelque chose, de porter l’histoire de ces vins et de ces vignerons, de génération en génération. Le Canada est très différent de la France. Il y a une culture latine, mais surtout une véritable francophilie. Il y a 35 ans, j’ai eu la chance d’être au bon endroit, au bon moment : en 1967, les québécois s’éveillaient à la gastronomie et au vin et ils avaient envie d’apprendre. Je suis devenu chef sommelier, puis prof, à 27 ans, ce qui aurait été impossible en France. J’ai créé l’Association canadienne des Sommeliers professionnels, puis dès 1988, je me suis mis à écrire le livre dont le professeur que j’étais avait besoin. Les livres m’ont amené à la télévision, où je suis chroniqueur depuis 13 ans. Depuis deux ans, je fais même des petits reportages sur le terrain, où je me balade en vélo dans les vignobles français et raconte leur histoire… et le concept plait beaucoup aux Canadiens. En France, avec la Loi Evin, ce serait inenvisageable ! Ici, les gens veulent apprendre, découvrir, essayer, plus qu’en France, où beaucoup pensent tout savoir sur le vin. Quand on est né près de la vigne, on pense qu’on la connait sans voir l’importance de la comprendre. Avec l’exode rural, on s’est coupé de la vigne, alors que le vin est un vecteur exceptionnel de culture littéraire, poétique, musicale… Il faut redonner le goût du vin aux jeunes et les empêcher de boire des alcools de mauvaise qualité en discothèque !

Justement, en tant que passionné… et professeur, quelle est votre position sur la modération ?

La modération, c’est fondamental. Mais – et je rejoins complètement le travail que fait Vin&Société, dont je me sens très proche sur ce sujet – cela doit se faire dans l’apprentissage du plaisir. Quand je bois un verre de vin, je veux vibrer, je veux avoir du plaisir et ce n’est pas une question de prix ! Je suis un peu peiné de voir ce qui se passe en France, mon pays d’origine, où c’est si compliqué de parler de vin, alors que la France est un grand pays du vin. Ici, nous avons un organisme québécois, Educ’Alcool, qui donne des conférences dans le monde entier et défend une consommation intelligente et modérée. Je suis persuadé qu’en buvant de bons vins, on apprend à se découvrir soi même, mais aussi ses sens et sa sensibilité. Le vin est un échange … Je préférerai toujours boire un vin modeste avec un ami qu’un grand vin avec quelqu’un qui ne m’intéresse pas. Le vin n’est pas une devinette ou un concours, on est vraiment dans le rapport à l’instant partagé. Je suis d’ailleurs content de pouvoir défendre ces idées dans mon travail et mes publications…

Sur votre site, vous publiez vos humeurs et chroniques. Parmi vos chevaux de bataille, le marketing du vin en France, encore très timide par rapport à celui du nouveau monde…

La France pêche encore par son marketing du vin. En France, nous savons parler, nous exprimer, avec une forte empreinte traditionnelle. Mais pas nous vendre ! Il faut le constater : en 2011, il y a encore du travail à faire sur le web, du côté des sites présentant les domaines viticoles. Ce n’est d’ailleurs pas le problème seulement en France : la Grèce, le Portugal et l’Italie rencontrent les mêmes soucis. Pourtant, les vignerons en sont conscients. Mais je pense qu’il est difficile d’être à la fois vigneron, producteur ou viticulteur et vendeur de vin. Ce sont des métiers différents ! Alors bien sûr, les grandes structures ont les moyens d’employer plusieurs personnes, dédiées à la communication. Pour les plus petites, Internet a déjà changé ça de façon positive, mais je leur dis : « Il faut se bouger, personne ne viendra vous chercher dans votre cave ! » Notamment pour vendre des vins au Québec, il faut se déplacer, venir rencontrer les sommeliers, les professeurs, les agents, les journalistes... et les responsables de la SAQ (monopole d'état). Il faut donner une dimension internationale à sa visibilité. Je pense notamment à la Chine, qui devient incontournable.

Vous défendez aussi l’idée qu’il faut adapter le verre au vin que l’on sert, c'est-à-dire ?

Dans mon livre, je fais référence à cette idée, en Europe et en France, selon laquelle on nous sert (pas toujours mais trop souvent encore) le vin dans de mauvaises conditions : certes, nous avons des liens affectifs avec les services de verres reçus à notre mariage (rires) mais… la plupart du temps, ils ne sont plus adéquats ! Attention, ça ne veut pas dire avoir 15 verres différents, un pour chaque vin. Par exemple, le verre « Ouverture » en cristal, de Riedel, permet aussi bien de déguster du champagne (et non pas dans ces coupes très évasées ou ces flûtes très épaisses qui « tuent » le goût... et le plaisir les notes), des grands Bordeaux, du Sauternes, du Bourgogne. Il se laisse oublier au bénéfice du vin, qui peut ainsi s’exprimer et respirer. La base est large pour que le vin s’épanouisse, le nez resserré en haut, et il tient bien en main. D’ailleurs, à Toronto, nous avons créé il y a quelques années le verre à vin de glace Riedel, avec Mr Riedel lui-même, un homme qui a joué un rôle important dans la mise en valeur du vin. Les verres immenses dont on se sert actuellement pour déguster du vin sont surtout bons pour mettre les poissons rouges (rires) !

Où pourra-t-on prochainement vous voir, vous entendre ?

Dans les librairies, bien sûr, où mon livre est sorti depuis le 24 mars. Ensuite je serai à la télé québécoise à partir du 29 avril, pour la suite de mes reportages tournés en avril à Bordeaux et dans le Languedoc. J’entame aussi l’écriture d’un 3e livre sur les vins du nouveau monde, en attendant de mieux rebondir en France avec un livre sur les producteurs français. En mai, je serai juge au Luxembourg. Je programme aussi un passage dans le Jura et en Italie en septembre… Bref, comme vous le voyez, pour un retraité, je suis assez occupé ! Le vin amène à tellement de choses que je suis un homme comblé !

 

Retrouvez Jacques Orhon sur son site : http://jacquesorhon.com

 

* meilleur livre de littérature sur le vin au monde décerné par les Gourmand World Cookbook Awards

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